Sage-femmes en grève !

publié le 21 nov. 2013 à 10:35 par Association DANS LES BRAS   [ mis à jour : 4 juil. 2015 à 14:36 ]

Lettre d'une sage-femme en colère et en grève

Envoyée à Mme Najat Vallaud Belkacem,

Chère Ministre du Droit des Femmes,

Vous l’avez certainement constaté dans votre exercice quotidien, la femme peut être le pire ennemie de la femme. Dans l’article ci-joint (Madame Le figaro.fr de juin 2013), Mme Buisson, gynécologue de son état, explique le danger des Maisons de Naissance, dans lesquelles elle craint un « entre-soi féminin sectaire », propos qui dans la bouche d’un homme aurait suscité un tollé. Mme Buisson veut-elle défendre les (pauvres) femmes malgré elles ? Elle a écrit d’autres tribunes bien plus vindicatives sur le sujet, entre autres l’aliénation au modèle patriarcal que serait le choix de non-recours à une anesthésie péridurale pour un accouchement. Un sportif qui grimpe l’Everest, pour se dépasser, cela impressionne et on le félicite. Une femme qui choisit, en toute connaissance de cause, de se passer d’anesthésie pour accompagner son bébé dans son enfantement, est elle une femme qui n’a pas toutes les clés en mains pour faire un choix éclairé ?

Si je vous ai joints cette tribune, c’est qu’y est associé votre collègue, Mme Marisol Tourraine, qui explique que « la clé, la priorité absolue, est la sécurité. C’est un élément non négociable ». Qui ne serait pas d’accord avec elle, me direz-vous ? Ce qui est plus gênant, c’est que cette phrase fait référence aux lieux en-dehors de maternité pour accoucher. C’est-à-dire soit le domicile, soit une maison de naissance. Or les statistiques de nos pays voisins (Pays-Bas, Hollande, Angleterre) montrent que l’accouchement à domicile n’est pas plus dangereux qu’un accouchement en maternité. Ce qui gêne ces deux femmes, est-ce tant alors la sécurité en chiffres (qu’elles se renseignent alors !) ou la possibilité que souhaitent les femmes de s’approprier leur enfantement, choisir l’alternative qui leur paraît la plus appropriée (entre les risques d’un accouchement à domicile et les risques liés à la iatrogénicité bien présente en maternité, pas tant infectieuse qu’induite par des protocoles appliqués en systématique), et ne pas dépendre que du corps médical ? En cela, les sages-femmes souhaitent les aider. Et cela tombe bien car elles sont des professionnelles médicales tout à fait aptes à assurer ladite sécurité. Mais si on veut priver les femmes de choix (au nom de leur sécurité), est-ce pour remettre entre les mains d’autres femmes (bien que professionnelles médicales), cette même sécurité ? Comment cela se fait-il qu’en 2013, le fait qu’une sage-femme soit responsable d’une maison de naissance ait tant de mal à s’imposer dans les esprits français que les souhaits d’expérimentation sont bien prudents et restent lettre morte ?
Vous conviendrez qu’il s’agit là d’un bien piètre féminisme, alors même que Mme Buisson se qualifie volontiers comme telle.

On pourrait croire qu’il s’agit de paranoïa si notre profession de sage-femme, à 98% féminine, n’était pas tant placée sous la tutelle des gynécologues-obstétriciens. Nos responsabilités, notre autonomie, existent sur le papier, et au tribunal. Mais dans les faits, que de pratiques condescantes, machistes ! Combien de sages-femmes n’ont-elles pas entendu « Madame, restez à votre place » , la place qu’on nous attribue alors étant bien en-deça de à quoi nous pouvons prétendre au regard de notre formation (bac +5) et de nos compétences (totales pour la périnatalité non pathologique, ce qui représente plus de 80% des situations).

Mme Buisson déplore également les difficultés d’accès aux gynécologues de ville pour le dépistage, la contraception, et le suivi de grossesse. Mais surtout, elle réussit l’exploit, pendant cette interview, de parler périnatalité et santé des femmes sans citer une seule fois les sages-femmes. Il s’agit d’ailleurs d’un des motifs de revendications de notre grève actuelle : devenir les professionnelles de premier recours en matière de suivi gynécologique de dépistage, contraception et périnatalité. Il y a actuellement un tel gâchis de compétences, quand tant de sages-femmes sont au chômage (1000 sages-femmes alors que l’accès à la profession est régie par un numerus clausus à l’issue de la première année de médecine)... et qu’en face des gynécologues hautement qualifiés (bac +12) sont overbookés par des suivis de femmes non malades, dont nous savons et avons l’habitude de faire ces consultations, quand il est difficile d’obtenir un rendez-vous avec un spécialiste pour une grossesse pathologique (pour lesquelles nous devons orienter) !

Quand vous avez la gastro-entérite, allez-vous voir un hépato-gastrologue, ou votre médecin généraliste ?

Quand vous toussez, allez-vous voir un pneumologue, un cancérologue, ou votre médecin généraliste ?

Quand vous avez mal au dents ou besoin d’un détartrage, allez-vous voir le stomatologue ou votre dentiste ?

Attribuer une place de premier recours aux sages-femmes est également un progrès pour les femmes en matière de sécurité. En effet, une revue de la Cochrane portant sur des essais analysant les suivis de 16 242 femmes enceintes, a montré la dminution des accouchements prématurés, des explusions avant 24SA (c’est-à-dire avant la viabilité foetale), de travail plus court, avec moins d’intervention (moins d’épisiotomies) pour au final une satisfaction plus grande. Et ce, vous l’imaginez, pour un coût réduit pour la sécurité sociale (23 euros la consultation versus 28 euros, pourun minimum de 7 consultations prénatales, 870 000 accouchements, et 80% de grossesses physiologiques, c’est-à-dire une économie de 23 615 000 euros au moins pour un suivi de qualité).

Mais combien de femmes savent qu’elles peuvent être suivies par une sage-femme tout au long de leur grossesse ? Ignorance, et préférence d’aller voir le médecin dans l’illusion d’y être mieux soignée (soignée de quoi ???).

Il est aussi intéressant pour vous de savoir que la profession de sage-femme est la profession médicale la plus féminine et la moins bien payée (en secteur libéral, même moins que nos collègues paramédicaux que sont les infirmiers). Pourtant, nos responsabilités sont très importantes : une erreur de diagnostic, un retard de prise en charge de l’urgence (pour lesquelles nous sommes en première ligne en attendant le médecin, en matière de réanimation néonatale par exemple), une prescription inadaptée (notre droit de prescription est défini par arrêté réglementaire et comporte de nombreuses classes thérapeutiques différentes), et les conséquences peuvent être gravissime : hémorragie, handicap, décès, ... Rares sont les professions aussi risquées. Mais nous encaissons, tentons à force de publications, de retrouver notre légitimité face à nos pairs. Nous souhaitons travailler avec les gynécologues-obstétriciens comme nous le faisons avec les anesthésistes, ou avec les pédiatres : en collaboration, et plus sous leur tutelle.

Notre profession est en plein burn-out. Fermeture des petites maternités sous prétexte de sécurité (à ma connaissance un accouchement en voiture n’est pas plus sûr !), équipes restantes dans les grands centres débordées. Nous n’avons pas les moyens d’exercer notre métier comme nous le souhaitons, et surtout comme les couples le méritent.

Car vous l’avez compris, défendre les sages-femmes, c’est aussi défendre la santé des femmes.
Notre ministre de tutelle fait la sourde oreille à nos demandes. A elle aussi, nous affranchir de la tutelle des gynécologues paraît insensé. Même notre statut médical, reconnu par la loi, par notre code de déontologie, par notre pratique quotidienne et les tribunaux, la heurte.

Alors que l’avenir est là, un parcours de soin de la femme enceinte centré sur la sage-femme, avec articulations avec des spécialistes en fonction des pathologies pré-existantes ou alors dépistées, un groupe de travail va débuter sur le rôle de la sage-femme. Le syndicat des gynécologues-obstétriciens sera présent (le suivi de la grossesse physiologique est une pratique tellement plébiscitée, lucrative et donc attirante au regard des autres consultations de gynécologie !)...

Je vous remercie de tout coeur d’avoir lu cette longue lettre et espère qu’elle vous aura touchée. Nous avons besoin de vous.

V R, sage-femme en libérale à Strasbourg,

Novembre 2013

Comments